Marine, pouvez-vous nous raconter comment votre parcours – entre racines viticoles en Beaujolais, études en développement durable et expérience au sein du Géopark UNESCO – vous a menée à co-fonder Piénu et à faire de la permaculture le cœur de votre activité professionnelle ?
Piénu, c'est un long chemin qui a démarré il y a 15 ans avec Pierre Rabhi et son livre Vers une sobriété heureuse : une introduction à la permaculture et à une vie avec moins mais mieux. Ça résonnait avec mon enfance dans les vignes et des voyages qui m'avaient sensibilisé aux problématiques environnementales et sociales. Le Géoparc mondial UNESCO du Beaujolais a été l'expérience qui a relié deux de mes passions : la nature et le voyage. Piénu, c'est le lien de tout ça : le retour à la nature, l'éducation et la sensibilisation à une agriculture plus durable, avec un ancrage territorial fort et un projet profondément local.
Dans vos accompagnements de création de potagers en permaculture, quels sont les malentendus ou idées reçues que vous rencontrez le plus souvent chez les particuliers, les collectivités ou les entreprises, et comment vous y répondez concrètement sur le terrain ?
La permaculture, on nous la présente souvent comme le potager du fainéant, alors que c'est faux ! C'est en réalité réfléchir beaucoup en amont pour agir moins durant la saison. Par exemple, on travaille en amont sur un plan de culture avec des plantes compagnes, on joue sur la verticalité, un sol vivant, pour permettre d'optimiser la production sur une petite surface sans s'épuiser. Côté collectivités et entreprises, le malentendu classique c'est "on a déjà essayé un potager, ça n'a pas marché". Mais ce qui ne marche pas, c'est un potager sans animation. Au départ il y a souvent une équipe motivée, mais avec le temps, elle peut s'essouffler ou partir, et le potager tombe à l'abandon. Notre réponse concrète chez Piénu, c'est justement d'animer : apprendre à entretenir avec des techniques durables ou des ateliers autour de la récolte et de la transformation, comme des huiles infusées, des tisanes du potager ou des bouchées aux fleurs comestibles.
Vous avez déjà formé et accompagné plus de 1 000 personnes : si vous deviez décrire, étape par étape, la transformation la plus marquante que vous ayez observée chez un élève ou un client grâce au jardinage en permaculture, quelle histoire choisiriez-vous et pourquoi ?
Je pense à Claire, une jeune retraitée qui, il y a dix ans, avait planté cinq pieds de tomates dans son jardin, était partie en vacances l'été et à son retour, tout avait brûlé. Cette expérience l'avait refroidi et depuis, elle n'avait pas retrouvé le déclencheur pour se lancer vraiment, même si l'envie était là. Quand on a commencé ensemble avec Piénu, elle n'a pas raté une seule séance, elle a suivi chaque étape, chaque visio, chaque coaching pendant 2 ans. Aujourd'hui, elle en est à sa 4ème saison. Son potager est beau, vivant, plein de biodiversité l'été et c'est devenu un lieu qu'elle aime, où elle emmène ses amis, et maintenant sa petite-fille pour récolter ensemble le repas du midi.
Piénu intervient majoritairement en B2B, avec des projets RSE et même de culture de houblon sur les murs d’entreprises : en quoi ces dispositifs végétalisés diffèrent-ils d’un simple « gadget vert » et comment concevez-vous des systèmes réellement productifs, résilients et pédagogiques dans un environnement très contraint comme celui de l’entreprise ?
Au départ, chez Piénu nous ne voulions pas intervenir en entreprise par peur du greenwashing. Mais c'est en faisant, que l'on s'est rendu compte qu'au delà de produire des légumes, notre job était de créer du lien : entre collègues, entre services, entre niveaux hiérarchiques. Le temps du potager, c'est bien plus qu'un temps pédagogique : quand on met les mains dans la terre, on s'apaise, on lâche du stress, et on se retrouve à côté de quelqu'un qu'on connaissait moins et on commence à se découvrir. C'est autour d'un climat bienveillant et de relations de qualité, que l'on vient à parler de nature, d'agriculture durable et d'une alimentation saine et locale. Sur la conception, nous appliquons les principes de la permaculture en s'adaptant au site (pleine terre, toits-terrasse ou bacs) avec toujours le même fil rouge : sol vivant, compagnonnage, biodiversité, paillage, optimisation de l'eau. Au delà de la productivité du potager, l'enjeu du potager c'est la cohésion des équipes et la sensibilisation à une alimentation saine et une agriculture durable.
En tant que praticienne de terrain, quels sont selon vous les trois grands défis techniques et climatiques auxquels va se heurter le potager en permaculture dans les prochaines années (sécheresse, sols dégradés, perte de biodiversité…), et quelles pistes concrètes vous mettez déjà en œuvre chez Piénu pour y répondre ?
Effectivement, trois grands défis se profilent. D'abord le dérèglement climatique, avec des étés caniculaires ou très humides, de la grêle, des vents forts et une nature qui n'a pas le temps de s'adapter. La permaculture apporte différentes solutions dont la diversification : dans 3 m², on mélange sept variétés différentes, légumes, aromatiques et fleurs comestibles, pour qu'il y ait toujours quelque chose qui fonctionne quelle que soit la météo. L'autre défi, ce sont les sols, profondément maltraités par les pesticides, une pluie désormais polluée partout sur la planète, et parfois des contaminations industrielles sérieuses comme autour d'Arkema à Lyon où des villages ont interdiction de faire des potagers. Sur les sites à risque, nous faisons des tests de la terre, et si le sol est pollué, nous passons en culture hors-sol. Le dernier grand défi, c'est l'effondrement de la population d'insectes en Europe. À notre échelle, nous ramenons de la biodiversité au potager via les fleurs, mais nous réfléchissons plus largement au jardin (haies sèches, tas de bois, tas de pierres, tonte raisonnée). En France, il y a plus d'un million d'hectares de jardin alors si l'on cumule les efforts, nous pouvons avoir un réel impact sur la biodiversité.
Avec la médiatisation de Piénu et votre partenariat avec Vilmorin Jardin, vous êtes bien placée pour observer la démocratisation de la permaculture en France : comment imaginez-vous l’évolution de cette pratique d’ici 5 à 10 ans, autant dans les foyers que dans les entreprises, et quel rôle souhaitez-vous que Piénu joue dans ce mouvement ?
Il y a 10 ans, j'étais à Vancouver, et j'avais été frappée de voir la quantité de personnes qui cultivaient dans leurs petits jardins, en grande partie par nécessité, parce que manger sain là-bas coûtait très cher. Je suis persuadée que nous allons vivre la même chose ici : avec la crise économique, un climat international instable et l'explosion des maladies liées aux pesticides et perturbateurs endocriniens, cultiver ses légumes devient de plus en plus nécessaire. Le 21ème siècle est le siècle de la santé et nous avons besoin de savoir d'où vient ce que nous mangeons avec l'enchainement des scandales sanitaires. Et au-delà du côté pratique, faire son potager, c'est une activité qui nous reconnecte au présent, à la nature, et qui produit quelque chose qui nous nourrit au premier degré. Il y a deux générations, tout le monde avait un potager ou un lien à la terre. Notre génération l'a perdu, et je pense que nous allons y revenir. Le rôle que nous voulons jouer chez Piénu dans ce mouvement, c'est d'accompagner cette transformation de manière juste, durable, et profondément humaine.
Pour finir, si un lecteur veut se lancer dès ce week-end dans un potager en permaculture, même sur un petit balcon ou un coin de jardin, quel serait votre conseil le plus important – l’erreur à éviter absolument et le geste simple à poser tout de suite pour mettre le pied à l’étrier ?
Mon conseil le plus important, c'est de créer un sol vivant : avec un amendement et du paillage, sans retourner le sol, et en laissant la vie s'y développer. L'erreur à éviter absolument ? Ne pas (re)commencer. Il y a tellement de gens qui ont envie depuis des années mais qui ne savent pas par où commencer. Alors tant pis pour les échecs, ça ne sera pas parfait la première fois, le plus important est de démarrer. Le reste viendra en faisant. Et le geste simple à poser ce week-end ? Semer et planter. Parce que le plus important, ça reste de prendre du plaisir à voir les choses pousser.
Pour en savoir plus : https://www.pienu.fr